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mardi, 25 avril 2017

Peter Seewald: Benoît XVI, un docteur de l'Eglise de la modernité

Peter Seewald: Benoît XVI, un docteur de l'Eglise de la modernité 

Agathe Lukassek
www.katholisch.de
12 avril 2017


Unknown-1.jpegPeter Seewald multiplie depuis 25 ans les longs entretiens avec Joseph Ratzinger/Benoît XVI. Le journaliste trouve que le pape émérite n’est pas encore suffisamment apprécié dans sa patrie.

Monsieur Seewald, avez-vous rencontré Benoît XVI depuis la parution de votre dernier livre d’entretiens en septembre 2016 ?

Seewald
: Oui, je lui ai rendu visite en décembre et le ferai encore au mois de mailorsque l’agitation autour de son quatre-vingt-dixième anniversaire sera retombée. Ces rencontres durent environ une heure et j’ai toujours des questions à poser parce que les gens savent encore beaucoup trop peu de choses de Joseph Ratzinger/Benoît XVI.

C’est pourquoi cela ne devient jamais une conversation classique. Chaque rencontre est aussi toujours une réunion de travail. Nous ne sommes pas devenus des amis: pour mon travail de journaliste, la distance critique est indispensable. Un journaliste ne doit pas être un courtisan.


Comment va le pape émérite ? A quoi s’occupe-t-il ?

Seewald
: A cette question, il répond toujours « comme va un vieil homme ». On voit naturellement qu’il est devenu plus faible. Lors de nos rencontres, son esprit est toujours très présent, mais il parle maintenant un peu plus lentement et, bien sûr, il n’a plus tout à fait la mémoire d’éléphant dont il disposait autrefois. Lorsqu’on le rencontre, on ressent l’aura d’une vie hors pair, de son humilité et de sa douceur.



Vous avez conduit de longs entretiens, rassemblés dans quatre volumes, avec Joseph Ratzinger/Benoît XVI, sur une période de 20 années. En quoi la personne a-t-elle changé pendant tout ce temps ?

Seewald
: Notre première rencontre pour un portrait eut lieu en 1992. Je peux donc le suivre, comme journaliste, sur un quart de siècle. Sur une aussi longue période, j’ai pu passer au crible beaucoup de critiques: par exemple, l’image du « Pantzerkardinal ». Aucun de ceux qui le connaissent ne pourrait souscrire à cette image.

Dans sa personne, seul l’âge a changé – et les nouvelles responsabilités : archevêque, cardinal à la CDF puis pape. La vie de Ratzinger est marquée du sceau d’une incroyable constance. Les premières homélies qu’il écrivit comme étudiant contiennent déjà ce qu’il a exprimé dans les décennies suivantes. Je n’ai pas constaté de grandes ruptures et je considère comme une légende la théorie des « deux Ratzinger » : le premier qui serait moderne, et le second réactionnaire et conservateur. A

l’exception de Hans Küng, absolument personne ne soulignerait l’existence d’une rupture théologique. Il y a toutefois un Ratzinger, tel que les medias le présentent et un autre, celui qu’il est en réalité. Son élection comme pape et l’exercice de son ministère ont pu montrer cela au monde d’une manière impressionnante.


Qu’a-t-il donné au monde ?

Seewald
: Contrairement à ce qui se passe pour presque tous les autres papes, il y a, dans le cas de Ratzinger, une importance qu’il ne doit pas seulement au temps de son ministère pontifical. Avant le pontificat déjà, son œuvre était un phare. Il appartient à son héritage d’avoir voulu, à une époque éloignée de Dieu, conduire les hommes à la miséricorde du Christ, sans pour autant passer sous silence les avertissements et les commandements bibliques.

Benoît a abordé son pontificat en étant bien conscient qu’il ne lui restait qu’un petit nombre d’années et qu’il devait commencer par ce qui était le plus urgent. Etant donné le déclin du christianisme en Occident, le plus important à ses yeux était de renouveler et de confirmer la foi. Il dit que son intention fondamentale était de dégager de sa gangue le véritable cœur de la foi. Il a fait passer au second plan toutes les questions d’organisation ; quant à poser des gestes vains et à rechercher des effets, ce n’était pas le style de Ratzinger.


Quel est d’après vous le plus grand héritage que laisse Benoît XVI ?

Unknown.jpegSeewald :
Son héritage est le renouvellement de la foi : il nous a montré toute la figure de Jésus – le Jésus historique et le Jésus de la foi. Ratzinger est un intellectuel de premier plan, un des grands penseurs de notre temps et je peux m’imaginer que, dans l’avenir, on parlera de lui comme du « Docteur de l’Eglise » de la modernité. Il convainc non seulement par son savoir, mais aussi par son authenticité et par l’exemple personnel de sa vie.

Et au jour d’aujourd’hui, il faut souligner que Ratzinger est simplement le contraire d’un populiste. Ce qui comptait pour lui ce n’était pas ce que voulaient la mode ou les medias mais la volonté de Dieu. Alors qu’aujourd’hui, tout tourne autour du show et de l’émotion, et que les faits ne comptent pour rien, nous avons en Ratzinger un homme qui se reconnaissait avant tout une dette à l’égard de la vérité et du message de l’Evangile.

Dans les dernières années, sous les titres de vos recueils d’entretiens « Sel de la terre » et « Lumière du monde », on connaît surtout les romans historiques de Daniel Wolf [NdT : pseudonyme de Christoph Lode, auteur de romans historiques]. Cela vous gêne-t-il ?

Seewald
: Non, chacun peut écrire ce qu’il veut. Le succès de ces livres prouve qu’il y a un intérêt qui ne se dément pas pour l’Eglise catholique, qui reste toujours mystérieuse. Ce qui me heurte, c’est que des romans historiques soient marqués par une vision idéologique et qu’ils manipulent les faits.

Du reste, il faut regarder au-delà de l’Allemagne : mes quatre livres d’entretiens avec Ratzinger/Benoît XVI ont été traduits dans plus de 30 langues et se sont vendus dans le monde entier à des millions d’exemplaires. Il faut se défaire de l’impression que personne ne s’intéresserait à lui ou qu’il n’aurait pas de partisans. Les « Dernières conversations » ont aussitôt atterri en tête de la liste des bestsellers du Spiegel. Je ne vais pas m’en plaindre.


Le volume que vous venez de mentionner : « Dernières conversations », paru en septembre 2016, a tout de même soulevé des critiques : critiques adressées à Benoît et aussi sur la question de savoir si le livre ne voulait pas faire de l’histoire. Que répondez-vous à cela ?

Seewald
: Qu’il faut voir les choses de manière nuancée. D’abord, il faudrait écouter – et surtout en Allemagne – ce que le pape émérite a à nous dire. D’un autre côté, je peux comprendre qu’on se soit demandé pourquoi il apparaissait à nouveau sur la scène publique ; mais j’ai expliqué cela dans l’avant-propos du livre : les interviews n’étaient pas d’abord conçues pour constituer un volume indépendant mais comme document pour la rédaction d’une biographie.

J’ai pu toutefois convaincre Benoît XVI de publier le texte parce que les spéculations et les théories complotistes à propos de sa renonciation allaient toujours bon train. J’ai trouvé important qu’un tel pas historique fût expliqué encore une fois, et par la personne qui l’avait accompli. Je trouve aussi que les critiques émises par quelques-uns ont été utilisées pour s’en prendre encore une fois au pape allemand. On a même prétendu que le pape émérite serait vaniteux.

Mais tout le livre est une expression de son humilité et de son autocritique. Jamais encore un pape ne s’était exprimé de manière aussi critique à l’égard de son propre travail. C’est un livre important et une grande chance de jeter un regard rétrospectif sur la biographie, étendue sur un siècle, du premier pape allemand depuis 500 ans.


Quand on parle d’humilité, des théologiens posent à chaque fois la question de savoir pourquoi un pape émérite doit toujours être appelé « Saint Père » et porte les vêtements blancs du pape…

Seewald
: D’accord, si on n’a rien de mieux à faire… c’est là un grief et une pédanterie typiquement allemands. Je ne comprends pas pourquoi on ne se préoccupe pas du contenu et de savoir si, peut-être, il n’a pas raison dans certaines de ses déclarations. Celui qui voudrait indiquer au pape émérite comment il doit se faire appeler et comment il doit s’habiller, devrait se demander si un Joseph Ratzinger n’en sait peut-être pas plus que lui-même sur l’essence de la papauté et se dire que personne n’est plus à même que lui de fixer pour cela les normes correctes. C’est en vérité une nouveauté et il n’y pas d’exemple qui indique comment doit vivre, après son pontificat, un pape mérite.



Que souhaitez-vous à Benoît XVI pour son quatre-vingt-dixième anniversaire ?

Seewald
: Le pape émérite n’est pas un retraité qui s’adonnerait à la culture des roses : il est toujours là pour l’Eglise et porte ses soucis dans la prière. Avec son abondante correspondance et les nombreuses visites qu’il reçoit, il a encore malheureusement un programme chargé pour un nonagénaire. Je lui souhaite encore beaucoup de jours ensoleillés en bonne santé ainsi qu’une bonne mort. Mais surtout je lui souhaite beaucoup de disciples qui se laissent inspirer par son œuvre, son message, son amour de Dieu et des hommes, sa poésie et sa vie authentique à la suite du Christ et qui trouvent ce faisant leur propre chemin vers Dieu.

Je rejoins le pape François qui a dit que Benoît XVI a été un grand pape, dont l’esprit apparaîtra de plus en plus grand et puissant de génération en génération. Espérons que son travail sera aussi apprécié dans sa patrie et estimé à sa juste valeur. Avec lui, chacun savait que ce qu’il disait – même si cela peut paraître difficile ou anachronique – correspond toujours fidèlement à l’enseignement de l’Evangile et se trouve en continuité avec l’enseignement des Pères de l’Eglise et des réformes du Concile Vatican II. Cette certitude est, dans un temps de rupture et de perte des repères, d’une valeur inestimable.

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