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dimanche, 25 mars 2012

A bord de l'avion du Pape

Mexique et Cuba: conférence de presse dans l'avion papal (23 mars)
(Photos: Philippine de Saint Pierre, KTO)
Annoncer « un Dieu qui répond à notre raison »
ROME, samedi 24 mars 2012 (ZENIT.org)

– En Amérique latine, il est très important, fait observer Benoît XVI, dans son échange avec les journalistes pendant le vol - de 14 heures - de Rome au Mexique, vendredi 23 mars 2012, de « chercher à ne pas perdre le cœur », mais de « relier cœur et raison, de façon à ce qu’ils coopèrent, parce que c’est seulement ainsi que l’homme est complet et peut réellement aider et travailler à un avenir meilleur ». Le pape y voit une condition de la nouvelle évangélisation : il s’agit d’« annoncer un Dieu qui répond à notre raison ».

Nous publions ci-dessous une traduction de cette conférence de presse donnée par le pape à bord du Boeing 777 de l’Alitalia, vers 11 h 30, heure de Rome.Le P. Federico Lombardi, directeur de la salle de presse du Saint-Siège, a introduit la conférence de presse devant plus de 70 journalistes, les plus nombreux étant – après les italiens – les Mexicains, au nombre de 14. Des journalistes des Etats-Unis, de France et du monde entier étaient présents.

Parmi les questions posées par les journalistes avant le voyage, les services du Vatican en ont sélectionné 5 comme « expression de l’attente générale », a souligné le P. Lombardi. Compte-tenu du temps et de l’espace favorables, les journalistes ont pu poser eux-mêmes leurs questions, contrairement au précédent voyage où le P. Lombardi les avait lues pour le pape.

P. Lombardi – Commençons avec une question posée par Mme Maria Collins, Mexicaine, pour la télévision “Univision”, qui est une des télévisions qui suivra ce voyage.

Maria Collins – Saint-Père, le Mexique et Cuba ont été des terres sur lesquelles les voyages de votre prédécesseur ont été des évènements historiques. Avec quel esprit et quelles espérances vous mettez-vous aujourd’hui dans ses pas ?

Benoît XVI – Chers amis, tout d’abord je voudrais souhaiter la bienvenue et vous remercier de votre compagnie durant ce voyage qui nous l’espérons sera béni par le Seigneur. Dans ce voyage, je me sens en continuité absolue avec le pape Jean-Paul II. Je me rappelle parfaitement de son premier voyage au Mexique, qui a été véritablement historique. Dans une situation juridique encore très troublée, il a ouvert des portes et inauguré une nouvelle phase de la collaboration entre Eglise, la société et l’Etat. Et je me souviens bien de son voyage historique à Cuba. Je cherche donc à suivre ses pas et à poursuivre ce qu’il a commencé. J’avais le désir de visiter le Mexique depuis le début. Lorsque j’étais cardinal, je suis revenu du Mexique avec d’excellents souvenirs. Et chaque mercredi, j’entends les applaudissements, la joie des Mexicains.

Y aller aujourd’hui en tant que pape, c’est pour moi une grande joie et cela répond à un désir que j’avais depuis longtemps. Pour exprimer les sentiments qui m’habitent, les paroles du Concile Vatican II me viennent à l’esprit : “Gaudium et spes, luctus et angor”, joie et espérance, mais aussi deuil et angoisse. Je partage les joies et les espérances, mais également le deuil et les difficultés de ce grand pays. Je m’y rends pour encourager et pour enseigner, pour conforter dans la foi, dans l’espérance et dans la charité, et pour conforter dans l’engagement pour le bien et la lutte contre le mal. Que le Seigneur nous y aide !

P. Lombardi – Merci, Saint-Père. A présent nous donnons la parole à Javier Alatorre Soria, qui représente Tv Azteca, une des grandes télévisions mexicaines qui nous suivront durant ces journées :

Javier Alatorre Soria – Saint-Père, le Mexique est un pays avec des ressources et des possibilités merveilleuses, mais en ce moment nous savons qu’il est également terre de violence à cause du trafic de drogue. On parle de 50.000 morts durant ces cinq dernières années. Comment est-ce que l’Eglise catholique affronte cette situation ? Aurez-vous des paroles pour les responsables, et pour les trafiquants qui parfois se déclarent catholiques ou même bienfaiteurs de l’Eglise ?

Benoît XVI – Nous connaissons bien toutes les beautés du Mexique, mais également ce grand problème du trafic de drogue et de la violence. C’est bien sûr une grande responsabilité pour l’Eglise catholique, dans un pays avec 80% de catholiques. Nous devons faire tout ce qui est possible contre ce mal destructeur de l’humanité et de notre jeunesse. Je dirais que le premier geste est d’annoncer Dieu: Dieu le juge, Dieu qui nous aime, mais qui nous aime pour nous attirer vers le bien et la vérité, contre le mal. C’est donc une grande responsabilité de l’Eglise d'éduquer les consciences à la responsabilité morale, de démasquer l'idolâtrie de l'argent qui rend les hommes esclaves, de démasquer également les fausses promesses, le mensonge, la fraude, qui sont derrière la drogue.

Nous devons considérer que l’homme a besoin de l’infini. Si Dieu n’existe pas, l’infini se crée ses propres paradis, une apparence d’infinité qui peut être seulement le mensonge. C’est pourquoi il est si important que Dieu soit présent et accessible; c’est une grande responsabilité devant le Dieu juge qui nous guide, nous attire vers la vérité et le bien. En ce sens, l’Eglise doit démasquer le mal, rendre présente la bonté de Dieu, rendre présente sa vérité, le véritable infini duquel nous avons soif. C’est le grand devoir de l’Eglise. Ensemble, faisons tout ce qui est possible, toujours plus.

P. Lombardi – Saint-Père, la troisième question vient de Valentina Alazraki pour Televisa, une des vétéranes de nos voyages, que vous connaissez bien et qui est si heureuse que vous puissiez enfin aller dans son pays :

Valentina Alazraki – Saint-Père, nous vous souhaitons vraiment la bienvenue au Mexique: nous nous réjouissons tous que vous veniez au Mexique. Voici ma question : Saint-Père, vous avez dit que du Mexique, vous vouliez vous adresser à l’Amérique latine entière, qui vit le bicentenaire de son indépendance. L’Amérique latine, malgré son développement, continue à être une région de contrastes sociaux, où les plus riches côtoient les plus pauvres. Parfois il semble que l’Eglise catholique n’encourage pas suffisamment à s’engager dans ce domaine. Est-il possible de continuer à parler de la “théologie de la libération” d’une façon positive, après que certains excès – sur le marxisme ou la violence – aient été corrigés?

Benoît XVI – Naturellement, l’Eglise doit toujours se demander s’il est fait suffisamment pour la justice sociale sur ce grand continent. C’est une question de conscience que nous devons toujours nous poser. Se demander : qu’est-ce que l’Eglise doit faire, qu’est-ce qu’elle ne peut pas et ne doit pas faire? L’Eglise n’est pas un pouvoir politique, ce n’est pas un parti, mais c’est une réalité morale, un pouvoir moral. La politique doit être une réalité morale et en cela l'Eglise a fondamentalement à faire avec la politique. Je répète ce que j’ai déjà dit : le premier souci de l'Eglise est celui d'éduquer les consciences à la responsabilité morale et ainsi créer la responsabilité nécessaire; éduquer les consciences, que ce soit dans l’éthique individuelle ou dans l’éthique publique. Il y a peut-être un manque à ce sujet.

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On voit, en Amérique latine, mais aussi ailleurs, auprès de nombreux catholiques, une certaine schizophrénie entre morale individuelle et publique : personnellement, dans la sphère individuelle, ils sont catholiques, croyants, mais dans la vie publique, ils suivent d’autres routes qui ne correspondent pas aux grandes valeurs de l’Evangile, nécessaires pour l’édification d’une société juste. Il faut donc éduquer à surmonter cette schizophrénie, éduquer non seulement à une morale individuelle, mais à une morale publique. Et ceci nous cherchons à le faire avec la Doctrine sociale de l’Eglise, car naturellement cette morale publique doit être une morale raisonnable, commune et partageable aussi par les non-croyants, une morale de la raison. Bien sûr, dans la lumière de la foi, nous pouvons mieux comprendre de nombreuses réalités que la raison peut également appréhender. Mais la foi sert justement à libérer la raison des intérêts erronés et obscurcis, et ainsi créer, dans la doctrine sociale, les modèles essentiels d’une collaboration politique, en particulier pour surmonter cette division social/antisocial, qui malheureusement existe.

Nous voulons travailler en ce sens. Je ne sais pas si l’expression « théologie de la libération », qui peut être très bien interprétée, nous aiderait beaucoup. Ce qui est important, c’est que l’Eglise offre une contribution fondamentale à la rationalité commune, et elle doit toujours aider à l’éducation des consciences, que ce soit pour la vie publique, ou pour la vie privée.[Traduction d’Anne Kurian]

P. Lombardi – Merci, Sainteté. Et maintenant, la quatrième question. C’est l’une de nos « doyennes » de ces voyages, mais toujours jeune, qui la fait, Paloma Gomez Borrero, qui représente aussi l’Espagne dans ce voyage, qui naturellement a un grand intérêt pour les Espagnols.

Paloma Gomez Borrero - Sainteté, nous regardons vers Cuba. On se souvient tous les célèbres paroles de Jean Paul II : « Que Cuba s’ouvre au monde et que le monde s’ouvre à Cuba ». Quatorze années ont passé, mais il semble que ces paroles soient encore d’actualité. Comme vous le savez, durant l’attente de votre voyage, tant de voix d’opposants et de partisans des droits de l’homme se sont fait entendre. Sainteté, pensez-vous reprendre le message de Jean-Paul II, pensant aussi bien à la situation  intérieure de Cuba, qu’à la situation internationale? 

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Benoît XVI - Comme je l’ai déjà dit, je me sens tout à fait dans le droit fil des paroles du Saint-Père Jean-Paul II, qui sont encore très actuelles. Cette visite a permis d’ouvrir un nouveau chemin de collaboration et de dialogue constructif, un chemin qui est long et qui exige de la patience, mais qui avance. Aujourd’hui, il est évident que l’idéologie marxiste telle qu’elle était conçue ne répond plus à la réalité: pour bâtir une société nouvelle, il convient de trouver de nouvelles formules, avec patience et de manière constructive.

Dans ce processus, qui exige patience mais aussi décision, nous voulons apporter notre aide,  dans un esprit de dialogue, pour éviter des traumatismes, et voulons aider à promouvoir une société fraternelle qui soit juste et accessible à tous. C’est en ce sens que nous voulons collaborer. Il est clair que l’Eglise est toujours du côté de la liberté: liberté de conscience, liberté de religion. Et en cela, les simples fidèles eux-mêmes nous aident à avancer dans cette direction.

P. Lombardi – Merci, Sainteté, comme vous pouvez l’imaginer, ses discours à Cuba retiendront notre attention à tous. Et maintenant, pour la cinquième question, nous donnons la parole à un Français, parce que justement, il y a aussi d’autres peuples qui sont représentés ici. Jean-Louis de La Vaissière est le correspondant de l’agence France Presse à Rome, et il nous a proposé différentes questions intéressantes pour ce voyage et donc c’est juste qu’il interprète aussi nos questions et les attentes.

Jean-Louis de La Vaissière - Sainteté, depuis la conférence d’Aparecida  on parle d’une « mission continentale » de l’Eglise en Amérique latine. Dans quelques mois, il y aura le synode sur la nouvelle évangélisation et  l’Année de la foi va s’ouvrir. En Amérique latine aussi il y a les défis de la sécularisation, des sectes. A Cuba,  il y a les conséquences d’une longue propagande de l’athéisme, la religiosité cubaine est très répandue. Pensez-vous que ce voyage soit un encouragement pour la « nouvelle évangélisation » et quels sont les points qui vous tiennent le plus à cœur dans cette perspective?

Benoît XVI -La nouvelle évangélisation a commencé avec le Concile. Jean XXIII en avait eu la forte intuition et Jean-Paul II l’a reprise à son compte, en en parlant beaucoup.  Aujourd’hui, le monde a vraiment changé et sa nécessité devient toujours plus évidente. Nécessité aussi dans un autre sens : le monde a besoin d’une parole dans la confusion, dans la difficulté à s’orienter aujourd’hui.

Le monde présente une situation commune: sécularisation,  absence de Dieu, difficulté à l’approcher, à le voir comme une réalité qui concerne ma vie. Et d’autre part, il y a des contextes spécifiques: vous avez fait allusion à ceux de Cuba, avec le syncrétisme afro-cubain et tant d’autres difficultés. Mais chaque pays a une situation culturelle spécifique.  Et d’un côté, nous devons partir du problème commun : comment aujourd’hui, dans ce contexte de notre rationalité moderne, pouvons-nous de nouveau découvrir Dieu comme l’orientation fondamentale de notre vie, l’espérance fondamentale de notre vie, le fondement des valeurs qui construisent réellement une société, et comment pouvons-nous tenir compte de la spécificité des différentes situations.

Il me semble que la première chose est très importante : annoncer un Dieu qui répond à notre raison parce que nous voyons la rationalité du cosmos, nous voyons qu’il y a quelque chose derrière, mais nous ne voyons pas combien ce Dieu est proche, combien il me concerne et cette synthèse du Dieu grand et majestueux et du Dieu petit qui est proche de moi, m’oriente, me montre les valeurs de ma vie.

C’est le noyau de la nouvelle évangélisation.  Donc un christianisme essentiel, où se trouve réellement le noyau fondamental pour vivre aujourd’hui avec tous les problèmes de notre temps. Et d’autre part, il faut tenir compte de la réalité concrète.  En Amérique latine, en général, le christianisme n’est jamais tellement une chose de la raison mais du cœur : c’est très important. Notre Dame de Guadalupe est aimée de tous, car ils comprennent qu’elle est une Mère pour tous, et qu’elle est présente au début de cette nouvelle Amérique latine, après l’arrivée des Européens.

Et à Cuba aussi nous avons Notre Dame del Cobre, qui touche les cœurs et tous savent intuitivement que c’est vrai, que cette Vierge nous aide, qu’elle existe, nous aime, et nous aide. Mais cette intuition du cœur doit se mettre en relation avec la rationalité de la foi et avec la profondeur de la foi qui va plus loin que la raison. Nous devons chercher à ne pas perdre le cœur, mais relier cœur et raison, de façon à ce qu’ils coopèrent, parce que c’est seulement ainsi que l’homme est complet et peut réellement aider et travailler à un avenir meilleur.
[Traduction d’Isabelle Cousturié]

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